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KOCHIPAN

Un autre regard sur l'Asie orientale


Interview : Jerôme Bouchaud (Jentayu)

Publié par Kochipan sur 16 Mars 2016, 08:00am

Catégories : #Interviews

Interview : Jerôme Bouchaud (Jentayu)

Depuis un an, Jentayu fait découvrir au public francophone les littératures asiatiques à travers une revue thématique semestrielle mais également une maison d'édition. La revue Jentayu sélectionne ainsi des textes provenant de l'ensemble du continent asiatique avec pour objectif d'aller à l'encontre des uniformités et des préjugés. Alors que le quatrième numéro est en préparation, Kochipan a interviewé le fondateur de Jentayu : Jérôme Bouchaud !

Comment a démarré votre aventure asiatique et plus particulièrement vers la Malaisie ? 

Voilà plus de treize ans que je suis basé en Asie, tout d’abord en Chine pendant 5 ans, à travailler dans le domaine de l’import-export, puis en Malaisie depuis maintenant 8 ans. Mon arrivée en Malaisie fut assez fortuite : il se trouve que c’est ici qu’un éditeur français de guides de voyage m’a proposé de venir pour l’une de mes toutes premières missions. J’ai découvert un pays d’une surprenante diversité culturelle, d’un abord linguistique plutôt facile et d’une grande hospitalité. Je ne suis plus reparti depuis. 


Comment est né le projet Jentayu et qu'est-ce qui vous a motivé dans la naissance de cette revue ? 

Le projet Jentayu a en fait débuté non pas avec la revue, mais avec un recueil de poèmes intitulé Une Poignée de Pierreries et paru en octobre 2014. Il s’agissait alors de concrétiser un projet qui me tenait à coeur depuis quelques temps déjà, à savoir promouvoir le pantoun malais auprès des lecteurs et poètes francophones. Le pantoun malais, originaire de l’archipel malais-indonésien et parent de notre fameux pantoum occidental, est une forme méconnue mais délicieuse du patrimoine poétique mondial. Le recueil Une Poignée de Pierreries était une invitation donnée aux poètes francophones de s’essayer à cette forme et de voir leurs écrits côtoyer ceux de quelques-uns des plus grands poètes malais et indonésiens contemporains. La revue est née à la suite de ce recueil et répond exactement de la même logique, qui est de présenter des auteurs et des formes littéraires venus d’Asie et peu connus chez nous. L’idée de départ était de mettre en valeur les littératures qui nous sont difficiles d’accès parce qu’écrites dans des langues peu traduites ou parce que ne répondant pas aux canons de la littérature occidentale et des attentes de nos marchés. Je pense ainsi à la nouvelle, qui souffre chez nous de la domination presque sans partage du roman, alors qu’en Asie elle reste la forme première d’écriture de la plupart des auteurs contemporains et le gros morceau de la fiction locale.

Interview : Jerôme Bouchaud (Jentayu)

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Dans l'édito du premier numéro vous disiez vouloir aller à l'encontre de l'uniformité et des préjugés.  De quelle façon cela se traduit-il dans la revue ? 

Cela se traduit tout d’abord par la représentation à chaque numéro d’une diversité de pays et de régions. Quand on parle de littérature d’Asie en France, on a bien souvent tendance à ne parler en fait que de littérature chinoise, indienne ou japonaise. Ce triptyque (auquel il faut aujourd’hui ajouter un pan sud-coréen) cache en fait une véritable forêt dans laquelle il est urgent de s’enfoncer : les littératures de Thaïlande, de l’archipel malais-indonésien, de Mongolie, d’Asie centrale, etc. sont sous-représentées mais n’en sont pas moins riches et dignes d’intérêt. Par ailleurs, il faut aussi donner la parole aux auteurs du cru : on connaît beaucoup l’Asie vue au travers des yeux des auteurs occidentaux, mais on tourne alors vite en rond et il est autrement plus intéressant d’entendre ce que les “locaux” ont à nous dire. Enfin, les thèmes choisis le sont de telle sorte que des nouvelles voies d’exploration se libèrent, que des conceptions nouvelles surgissent et entrent en résonance avec nos propres conceptions et les poussent dès lors à évoluer, à s’adapter, à s’élargir encore.

De quels bagages littéraires ou culturels auraient besoin les lecteurs francophones souhaitant prendre part au voyage proposé par Jentayu ? 

D’aucun. La revue est construite de façon à permettre à quiconque de se plonger dans ces histoires et d’en ressortir avec une nouvelle vision du monde qui l’entoure. Il s’agit d’une revue tournée vers le grand public, et non pas d’une revue pour spécialistes. Le seul pré-requis pour se lancer dans la lecture de Jentayu est de garder l’esprit ouvert. Si les lecteurs souhaitent en apprendre davantage sur le contexte de l’histoire, les attaches culturelles de l’auteur ou sa vision de la littérature et du monde en général, le site internet de Jentayu et ceux de ses partenaires permettent de répondre plus en détails à ces questions avec une série de notes de lecture, d’entretiens, de portraits, la plupart proposés par les traducteurs eux-mêmes.

Quelles seraient les principales caractéristiques de ces littératures asiatiques ? 

Pour les littératures contemporaines, le recours prépondérant à la nouvelle est une de leurs caractéristiques, même si le roman est aujourd’hui devenu une forme très commune. Ces nouvelles, mais aussi ces poèmes, nous parlent d’une autre réalité, de choses dont nous n’avons pas forcément conscience lorsqu’on pense à l’Asie. Elles s’inscrivent dans des contextes culturels, politiques, idéologiques, religieux, etc. différents. Et en même temps, elles relèvent de notre patrimoine commun, d’expériences humaines que nous partageons tous et qu’il nous est impossible de renier au prétexte que l’expérience d’un auteur asiatique serait d’une valeur moindre que la nôtre. Lire des oeuvres littéraires venues d’ailleurs est un exercice en décentrement de soi, certes inhérent à l’acte de lecture, mais d’autant plus dépaysant, voire désarçonnant – et donc enrichissant – quand il s’agit de littératures lointaines et méconnues.

Interview : Jerôme Bouchaud (Jentayu)

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Chaque numéro est construit autour d'une thématique. Comment concevez-vous celle-ci et comment s'opère de cette façon la sélection des textes ?

Le thème de chaque numéro est choisi en petit comité. A partir de là, les traducteurs sont invités à proposer des textes qui les ont marqués et qui s’inscrivent dans cette thématique. A vrai dire, les traducteurs sont les véritables pilotes de la revue, je n’en suis que l’aiguilleur. Ils sont laissés libres de leur interprétation du thème, le but étant de recueillir une variété d’approches, de genres, de voix qui s’entrecroisent et se répondent pour former au final un camaïeu littéraire des plus originaux.

Jentayu souhaite mettre en avant des auteurs de différents pays asiatiques pas toujours bien représentés chez nos libraires. Comment expliquez-vous cette situation et quel impact peut avoir Jentayu en ce sens ?

Jentayu est encore une toute petite publication et l’impact qu’elle peut avoir n’est pour l’instant qu’à l’échelle individuelle. Ce qui est déjà un bon début ! Savoir que la revue a permis à des lecteurs de découvrir de nouveaux auteurs, de leur ouvrir de nouveaux horizons et d’en ressortir changés est pour moi le plus beau cadeau qu’un livre puisse faire. Pour ce qui est d’expliquer la situation actuelle dans nos rayons de librairie, le marché du livre est un marché presque comme les autres, régi selon la loi mercantile de l’offre et de la demande. Il n’est donc pas étonnant qu’une place minime soit allouée à des oeuvres peu vendeuses de prime abord, car sortant des sentiers battus. Mais, à vrai dire, pour qui s’intéresse à la littérature d’une quelconque région du monde, il est presque toujours possible, en France, de trouver quelque chose : un éditeur passionné aura déjà commencé de défricher ce qui était possible de l’être. Je pense à Decrescenzo pour la littérature sud-coréenne, à Zinnia pour les littératures d’Amérique en langue espagnole… et tant d’autres encore. Et les lecteurs francophones sont en ce sens beaucoup mieux lotis que les lecteurs anglophones, pour qui relativement peu d’oeuvres en traduction sont encore disponibles, même si cela évolue dans le bon sens. A terme, si un auteur jusqu’alors inédit en français et “révélé” par Jentayu venait à trouver sa place chez une maison d’édition française, j’en serai absolument ravi.

Autre particularité de la revue, chaque numéro et chaque texte sont illustrés par un artiste asiatique. Comment avez-vous mis en place ce dialogue entre l'écrit et l'oeuvre picturale ? 

Je me suis inspiré pour cela d’autres revues littéraires proches de l’esprit de Jentayu, particulièrement des revues anglo-saxonnes, qui proposent une illustration en rapport avec chaque texte proposé. Au moment de lancer un nouvel appel à traductions, je lance parallèlement parmi mes contacts une recherche d’un illustrateur asiatique dont les travaux sont en phase avec l’univers supposé par la thématique choisie. Après, l’artiste est totalement libre du style privilégié pour chaque illustration et de son interprétation de l’histoire, à moins bien sûr qu’il ne fasse vraiment fausse route. J’échange avec l’artiste tout au long de ce processus et les résultats sont parfois surprenants, parfois énigmatiques, mais toujours visuellement saisissants. Dans les trois premiers numéros, il y a quelques petites merveilles d’illustrations : elles apportent un plus indéniable à la revue et servent de portes d’entrée idéales aux lecteurs.

Interview : Jerôme Bouchaud (Jentayu)

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Un après l'envol de Jentayu quel regard portez-vous sur le chemin parcouru ?

Un an après, je me dis qu’il y a encore tellement de choses à faire, tellement de contrées à mettre en valeur, tellement de langues à traduire, tellement de thèmes à explorer que Jentayu pourrait ne jamais cesser son long vol, pourrait ainsi sans arrêt planer de numéro en numéro, avec, je l’espère, un lectorat de plus en plus grand dans son sillage. Jentayu pourrait donc voyager sans fin ! Après tout, comme le dit la formule, ce qui compte c’est le voyage, pas la destination. Cela s’applique au bourlingueur comme a l’éditeur. 

Que peut-on vous souhaiter pour la suite de l'aventure ?

Bon vent ! 

 

© Illustrations : Jentayu
© Interview réalisée par E-mail - Kochipan (Mars 2016)

Merci à Jérôme Bouchaud pour avoir accepté cette interview pour Kochipan ainsi que pour son accueil.


Site de Jentayu
 

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